Rocaille, de Pauline Sidre

Les habitants de la Rocaille n’ont jamais connu le doux parfum d’une fleur ou l’abondance d’un verger : la stérilité de leurs terres est telle qu’ils ne survivent que grâce à la magie des rois verts, unique dynastie capable de faire pousser de la verdure et d’en distribuer les bienfaits aux plus privilégiés. Indolent et amateur de bonne chère, Gésill n’a jamais quitté l’enceinte de son château. Il aura fallu qu’on l’assassine pour que, ramené à la vie par un vieux sortilège, il découvre par lui-même la tourmente de la Rocaille. C’est aux côtés des Funestrelles, les bandits qui l’ont ressuscité, qu’il va devoir démasquer son assassin et revendiquer son trône. Mais ses veines ne charrient plus aucun sang vert et pour retrouver sa puissance d’antan, Gésill n’a qu’une solution : se mettre en quête du dernier des magistres, un peuple de magiciens qu’on dit éteint depuis des siècles…

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Ce roman est publié par les éditions Projets Sillex. À ce titre, il a plus d’une particularité !

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Projets Sillex explore de nouvelles voies créatives en proposant des romans d’imaginaire en financement participatif. Rocaille est leur troisième titre et jusqu’ici, toutes leurs campagnes ont connu le succès. Ce procédé permet d’envisager la chaîne du livre sous un nouvel angle et de mieux rémunérer les auteurs de leurs romans : quand dans la chaîne traditionnelle un auteur touche en moyenne 8% du prix de son livre, avec Projets Sillex, ce maigre chiffre passe à 30%.

Acquérir un roman Sillex pendant sa campagne de financement, c’est prouver que l’édition est un terrain changeant en constante évolution, et que des solutions alternatives existent pour pallier les injustices de sa forme traditionnelle. C’est aussi soutenir de petits créateurs qui ont à cœur de proposer des ouvrages de qualité, tant dans le fond que dans la forme : Rocaille est un beau pavé grand format de 489 pages, avec jaquette et couverture rigide en relief ! Autant dire que son prix de 25€ n’a rien de rébarbatif pour un objet de cette taille et de cette facture, même en édition alternative. Et il n’est disponible en papier que le temps de sa campagne !

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La jeune femme poussa un cri guttural pour rappeler ses hommes fourbus. Les bandits calèrent le bois récolté sur leurs bardeaux, qu’ils soulevèrent sur leur dos. À l’allure de tortues, ils emboîtèrent le pas à leur chef. Iliane les encouragea de la voix, voletant tout le long de la file pour harceler les traînards. La grêle carillonnait avec une violence redoublée sur son visage, lui bleuissant les pommettes de froid et d’hématomes. Qu’importe ! Contrairement au commun des mortels, elle avait un faible pour le temps abominable de son pays. Elle adorait le grondement de l’orage, la pluie lui dégoulinant dans les yeux, les frimas givrant ses cheveux, elle saisissait la neige à pleines mains pour la goûter du bout de la langue. Elle était une Funestrelle aguerrie, fille du froid et de la glaise, attachée comme jamais à la Rocaille.

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Rocaille est le premier roman de Pauline Sidre, et comme beaucoup de mes dernières primo-lectures en fantasy française, il est excellent ! Je l’ai lu très vite malgré sa taille conséquente et pour moi, c’est une révélation équivalente à Floriane Soulas, l’autrice de Rouille et des Noces de la Renarde, qui est sortie de nulle part avec ces romans et qui a défrayé les chroniques. On sent rapidement dans Rocaille un fort désir de s’émanciper des canons de fantasy et c’est une totale réussite.

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Des personnages baroques et complémentaires

Ce sont eux qui m’ont séduite au premier regard dans Rocaille. Aux commandes de l’intrigue, le trio Gésill-Iliane-Luèlde est d’une efficacité redoutable. Si certains aspects de leurs relations m’ont un peu ennuyée car trop prévisibles, ça reste un ressenti subjectif lié à mes goûts. Chacun évolue à son rythme et si j’avais anticipé certaines conclusions, l’ensemble reste original et bien amené. Leur diversité les confronte à des thématiques complexes et matures qui peuvent être sujet à controverse.

L’histoire commence avec Gésill, ancien roi de la Rocaille, dont la mort par assassinat semble avoir définitivement tari le sang vert. Gésill n’est plus qu’un cadavre ambulant, un anti-héros tout sauf classique, qui mène sa quête entre fatalité désabusée et espoir déraisonné. Il doit se réapproprier un corps et un esprit qu’il sait différents de ce qu’ils étaient avant son décès, sans parvenir à mettre le doigt sur les teneurs exactes du changement… C’est un thème très fort, qu’on explore avec profondeur par le biais de Gésill : celui de devoir, après un traumatisme, renouer avec l’étranger qu’on est devenu pour soi-même. Le détachement qu’il ressent est omniprésent dans sa narration, de l’introspection angoissée au léger humour noir quand, lors de certains combats, il subit des dommages physiques sans réellement en souffrir. Nous rencontrons Gésill lors de sa résurrection et ne connaîtrons donc jamais la personne qu’il était avant sa mort ; la dissociation psychologique n’en est que plus puissante.

C’est aussi un personnage pétri de défauts, dont certains iront crescendo au fil de l’intrigue : il s’avère jaloux, possessif, et expérimente ces émotions avec une distance glaçante ou, au contraire, une surprise assez touchante. À cet égoïsme s’oppose – ou se complètent-ils ? – une détresse terrible. Privé d’appétit et de sommeil, Gésill est isolé des autres protagonistes tant physiquement que moralement. Un héros baroque par excellence, n’est-ce pas ?

La présence d’Iliane m’a beaucoup réjouie, car les personnages masculins sont majoritaires dans le roman. C’est manifestement une relique de l’héritage fictionnel de l’autrice, puisqu’elles subissent le sexisme intégré propre aux univers de fantasy classique : pas vraiment justifié mais malgré tout bien présent. L’autre exemple appuyant ma théorie étant Sénielle, la jeune sœur de Gésill… Iliane a un fort caractère et à part quelques passages redondants sur sa beauté, elle se démarque par une personnalité agréablement androgyne. Ce genre de profil, violent et roublard mais féminin, est encore trop rare en fantasy ! Elle combat de son mieux la fatalité sexiste de son environnement et si la piste n’est pas davantage développée, c’est sans doute pour mieux se concentrer sur d’autres problématiques.

Luèlde est celui qui m’a le plus intriguée. Coincé entre la brigande un peu bourrue et le dramaking (pardon Gésill), il met un peu de temps à s’affirmer en tant que membre avéré du trio de tête. Mais pour quel résultat ! D’une grande complexité, il représente pour moi le pendant opposé à Gésill sur une multitude de tableaux, et tous les décrire spoilerait bien trop l’histoire même si ça me démange… Luèlde, c’est l’aurore d’un monde au bord de la ruine, mais aussi un être en nuances grises qui se cherche constamment et passe une à une ses étapes identitaires, sans jamais s’avouer vaincu ou satisfait de ce qu’il tire de ses expériences. Luèlde se cherche en permanence et ses changements successifs de prénoms sont un excellent moyen d’illustrer cette quête spirituelle qu’il mène tant par nature viscérale que pour assurer sa survie. D’un point de vue plus pragmatique, il permet aussi d’élargir le lore du roman et d’en dévoiler plein d’aspects qu’Iliane et Gésill auraient difficilement pu introduire.

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Un univers plein de symboles

Les caractéristiques de la Rocaille sont lourdes de sens : nous avons affaire à un monde de roche et de tourment, dont la stérilité presque totale contraint ses habitants à une survie littéralement contre-nature. Seuls les rois verts, descendant d’une seule et même lignée, détiennent une magie leur permettant de faire pousser des plantes, et par conséquent fruits, légumes et médicaments. Pour pousser l’idée un peu plus loin, j’irais jusqu’à dire que pour moi, Gésill est un peu une métaphore de la Rocaille elle-même : assassiné par un péril inconnu, il s’est vu drainé de sa magie de verdure et erre désormais dans un corps mort qui n’est plus que le reflet de ce qu’il fut. Si la valeur monétaire est toujours présente en Rocaille, la nourriture est devenue synonyme d’une richesse extrême, qui nous fait prendre conscience de notre chance d’en avoir quotidiennement dans notre assiette. Dans cette grisaille perpétuelle et ce déchaînement des éléments que tu peux appréhender via mon extrait, le vert se retrouve investi d’une puissance évocatrice porteuse de vie et d’espoir – comme quoi, rien n’est le fruit du hasard…

Les protagonistes évoluent dans ce cadre hostile à leur existence avec une ambiance très dark fantasy. Ils se sont accoutumés à des conditions de vie terribles qui les ont taillés à vif sans qu’ils s’en aperçoivent ; le lecteur s’en rend compte à travers le regard neuf que Gésill, calfeutré dans son palais jusqu’à sa mort, porte sur eux. On retrouve des thématiques importantes telles que la toute-puissance de la nature, que l’humain doit subir sans pouvoir la dompter. D’une approche plus générale, Rocaille suit surtout les codes d’un univers médiéval dans l’utilisation de son système de magie.

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Pour conclure sur la forme, l’écriture est d’une grande qualité : si quelques formules toutes faites resurgissent par moments, elles restent rares et sont vite supplantées par un riche vocabulaire qui donne de très jolies phrases, surtout en description et en introspection des personnages. L’intrigue exprime des enjeux clairs dès le début du roman et parvient à conserver du suspense et de la surprise même sur des éléments dont je craignais qu’ils tombent à plat. La fin m’a pleinement satisfaite malgré mes griefs personnels contre certains ressorts narratifs !

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Rocaille est un premier roman très prometteur qui aborde des thématiques récurrentes de fantasy française sous un angle nouveau et avec une indéniable maîtrise. Ses personnages sont porteurs d’une gravité baroque dont la revendication éditoriale n’est pas usurpée, et son univers fait écho à des problématiques contemporaines avec beaucoup de poésie. Cette publication prouve le souci des Projets Sillex à proposer du contenu de qualité hors des circuits traditionnels : à notre tour, lecteurs, d’alimenter leur feu !

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À l’heure où cette chronique est publiée dans mes Carnets, il reste quinze jours avant la fin de la campagne de Rocaille. Pour soutenir l’initiative des Projets Sillex, militer pour une plus juste façon d’envisager la chaîne du livre, ou tout simplement pour t’éclater avec un roman de fantasy française hors des clous, je t’invite à faire un tour sur leur site web !

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Si tu as aimé Rocaille, tu aimeras…

Mers mortes, d’Aurélie Wellenstein

Les Seigneurs de Bohen, d’Estelle Faye

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Amitiés,

Chimène

4 commentaires sur “Rocaille, de Pauline Sidre

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  1. Merci beaucoup pour ce bel avis et cette très fine analyse ! J’ai trouvé ta lecture extrêmement intéressante, en particulier au sujet de Gésill, et cela me permet de m’interroger sur ce que j’ai voulu et pu exprimer dans « Rocaille ». Si nous avons l’occasion de nous rencontrer, cela me plairait d’en discuter avec toi !

    Aimé par 1 personne

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